Archives de catégorie : Séances du jeudi soir

Le carrosse d’or, Jean Renoir, 12 mai 2022

Le Carrosse d’or, Renoir, 1952

Après 2 ans d’annulation pour cause de pandémie, nous sommes ravis de retrouver cette année le festival de théâtre au LP, et d’en faire l’avant-première ce soir au cinéma.

Pour ce lever de rideau, nous avons sélectionné un film qui n’est pas en lien direct avec une des pièces présentées, mais qui nous emmène d’une manière flamboyante dans l’univers du théâtre, grâce notamment à une actrice haute en couleurs, Anna Magnani. Il s’agit d’un film de Jean Renoir, réalisateur que nous aimons beaucoup, qui a des liens avec notre ville puisque, pendant la 1ère GM, il a appris à piloter à Ambérieu. Réalisateur qui est régulièrement programmé ici : La Grande Illusion il y a quelques années, et La Bête Humaine il y a quelques semaines. Le film de ce soir est plus tardif que les 2 précédents (1937/1938) dans la carrière de Renoir et fait partie d’une trilogie consacrée au monde du spectacle avec French cancan et Elena et les hommes. Le projet lui a été proposé par des producteurs italiens après le désistement de Luchino Visconti, mais il est destiné au public anglo-saxon. Renoir l’a accepté avec quelques conditions : l’utilisation du Technicolor (seulement le 2ème film en couleurs de Renoir) et l’enregistrement du son en direct alors que le cinéma italien pratiquait toujours la postsynchronisation

Renoir a tourné Le Carrosse d’or en langue anglaise ; le film a ensuite été doublé en français, mais Renoir n’a pas supervisé cette étape. Il était contre le doublage, qu’il qualifiait de « procédé barbare » et considérait la version anglophone comme la seule version de son film. La mauvaise qualité du doublage a d’ailleurs été soulignée par les critiques à la sortie du film et Renoir a tenu à présenter la version anglophone à la cinémathèque française.

Le film est l’adaptation d’une comédie de Prosper Mérimée, Le Carrosse du Saint Sacrement. Cette pièce parue en 1829 s’inspire d’un personnage réel, une célèbre comédienne péruvienne du XVIIIème s surnommée « la perra chola » (traduction littérale « chienne de métisse, puisque le mot « chola » désigne les métisses indiennes d’Amérique du Sud), personnage que l’on retrouvera dans d’autres œuvres sous le nom de La Périchole. On peut d’ailleurs faire un lien avec le festival puisque Offenbach a repris ce thème dans un opéra-bouffe. Mais Renoir transforme la pièce de Mérimée en un hommage à la commedia dell arte, au théâtre en général et surtout à son actrice principale. A propos d’elle, Renoir dit : Si j’avais eu affaire à une actrice de genre bourgeois, mon film eût risqué de tomber dans la mièvrerie. Avec Magnani, le danger était d’aller trop loin dans ce qu’il est convenu d’appeler le réalisme. Sa réussite dans ce rôle est évidente. Sa bouleversante interprétation me força à traiter le film comme une pantalonnade. Un autre atout qu’elle m’apportait était sa noblesse. Cette femme habituée à interpréter des rôles de femmes du peuple déchirées par la passion fut parfaitement à son aise dans les subtilités d’une intrigue de cour[.

Mais il dit aussi bien d’autres choses dans un bref entretien paru sur le site de l’INA que je vous recommande vivement car vous y retrouverez la diction inimitable de Renoir et des anecdotes truculentes sur le tournage. En attendant, je vous souhaite une bonne soirée avec ce film qui tisse des liens très étroits, dès le premier plan, entre le théâtre et la vie !

Renoir présente Le Carrosse d’or

Citoyens du monde, Gianni di Gregorio

C’est en 2008 que Gianni DI GREGORIO, acteur et scénariste, réalise son premier film, « le déjeuner du 15 aout ». C’est l’histoire d’un retraité qui chouchoute sa vieille mère, mais néglige de régler ses charges de copropriété. Et le syndic promet d’éponger ses dettes s’il prend en charge sa propre vieille mère. Et c’est également en 2008 que Matteo GARRONNE demande à Gianni Di GREGORIO de travailler avec lui au scénario de GOMMORA, et que les deux hommes se lient d’amitié.

Et au cours d’un repas quelques années après, les deux amis parlent des retraités italiens qui s’expatrient au Portugal, d’un niveau de vie moins élevé, dans l’espoir que leur maigre pension leur permettra de mieux vivre . Et Matteo GARRONNE dit à Gianni  : « Toi qui excelles dans les films de vieux, c’est un thème pour toi ! ».

Gianni le prend au mot, s’attaque au scénario et décide de l’élargir en incluant le personnage d’Abu jeune migrant africain qui a traversé l’Afrique et la Méditerranée dans l’espoir de trouver un monde meilleur. Et vous serez heureux d’apprendre que c’est grâce à ce qu’il a gagné au tournage que Khalid le vrai migrant qui a joué son propre rôle a pu s’installer au Canada.

Et vous allez voir ce soir, dans le pur esprit de la comédie à l’italienne drôle et tendre, les aventures  d’un jeune africain et de trois vieux copains italiens (dont « le Professeur » joué par le réalisateur) dans leur tentative de devenir « des citoyens du monde ».

Marion MAGNARD

Nightmare Alley, de Guillermo del Toro

Nightmare alley

Les hasards de la programmation de TEM, d’une semaine à l’autre, nous emmènent parfois dans des univers cinématographiques totalement opposés, ou d’autres fois nous plongent dans des mondes qui se ressemblent, parce que le cinéma capte aussi l’air du temps et que les films qui sortent au même moment parfois se télescopent. Ainsi : aucun lien entre les bergers islandais d’il y a 15 jours et le tortionnaire d’Abou Grahib rencontré chez Paul Schrader. Et pas de rapport non plus entre ce tortionnaire mutique et maniaque et les bonimenteurs de ce soir. Et pourtant, 2 points communs au moins entre le film de ce soir et celui de la semaine dernière : un objet, ?, le détecteur de mensonge ; un acteur, ? , Willem Dafoe.

Après un film empreint d’une certaine naïveté, La forme de l’eau, Guillermo del Toro nous revient avec un hommage au film noir dont tous les critiques saluent la grande élégance visuelle. On y retrouve tous les éléments du genre : les jeux d’ombre et de lumière la manipulation, la trahison, le suspense, la femme fatale, les méandres de la nature humaine… Son précédent film présentait un monstre physique, celui-ci met en scène des monstres moraux.

Le film est l’adaptation d’un roman de 1946, Nightmare Alley (Le charlatan dans la traduction française), déjà adapté en 1947. Il est composé de 2 parties, la première, située dans le monde forain des années 30, peut rappeler le célèbre film de Tod Browning, Freaks. La 2ème, située dans le New York art déco de la haute bourgeoisie, idéal auquel aspire le personnage, évolue plus précisément vers le film noir.

Du côté du casting, le personnage principal, escroc discret mais ambitieux, est campé par Bradley Cooper, qui arbore une moustache à la Eroll Flynn dans la 2ème partie du film. On retrouve Cate Blanchett et Roney Mara, qui avaient joué ensemble dans le film de Tod Haynes, Carol. Mais on croise également Ron Perlman, Willem Dafoe, Toni Collette…

Profitez pleinement de la beauté visuelle de ce film dans lequel on peut contempler chaque plan comme on admire un tableau, tout en s’interrogeant sur la noirceur de l’âme humaine. Des films comme celui-ci, nous rappellent que le cinéma, avec un grand C, mérite bien le qualificatif de 7ème art.

 

The card counter, de Paul Schrader

 

The Card Counter, de Paul Schrader –   24 février 2022 –

Présentation de Marion Magnard

Paul Schrader est né en 1946 aux USA, dans le Michigan. La sévérité extrême de son éducation calviniste marquera profondément sa vie et son œuvre.

Ses parents prohibant la fréquentation des salles de cinéma, ce n’est qu’à 18 ans qu’il ose braver l’interdit. Son premier contact se trouve être un dessin animé et le film suivant lui procure une impression de malaise devant la violence des images qu’il découvre. Malgré ces débuts décevants, Paul décide de devenir critique de cinéma. Ses Maîtres (il n’a pas choisi les plus joyeux ) sont Ozu, Dreyer et surtout le français Robert Bresson. Ce n’est pas par hasard que vous verrez dans le film de ce soir un plan des doigts du joueur de poker rappelant le même plan du « Pickpocket » de Bresson.

Paul Schrader entame ensuite une brillante carrière de scénariste avec les plus grands cinéastes, il est notamment le scénariste de « Taxi Driver » de Martin Scorsese, dont il restera le scénariste favori, et qui dira de lui qu’il était en fait le coréalisateur de Taxi Driver.

A partir de 1978, Paul Schrader se lance dans la réalisation et ses films, comme American gigolo, la Féline, Mishima, …oscillent entre rigorisme moral et fascination pour les interdits.

Dans The Card Counter, vous allez admirer ses délicats mouvements de caméra, ses effets de ralenti, notamment lorsqu’il veut retenir l’attention du spectateur. Et vous allez apprécier l’association de la musique de Robert Levon Beam et de sonorités diffuses, souffles, échos et respirations.

Le joueur de poker, William Tell, lourd de son passé, est interprété magistralement par l’acteur guatémaltèque Oscar Isaac.

Quant au jeune Tye Sheridan, qui joue Cirk, vous l’avez découvert à 12 ans aux côtés de Brad Pitt dans The Tree of Life de Terrence Mallik, et en 2013, vous l’avez revu dans l’excellent Mud de Jeff Nichols, il jouait un des adolescents découvrant une barque dans les branches d’un arbre sur une ile du Mississipi.

Dans The Card Counter, la mauvaise conscience d’un homme fait écho à celle d’un pays traumatisé par ses guerres. Mais vous allez connaitre aussi un moment de poésie lorsque William Tell et La Linda se promènent la main dans la main dans le parc d’attractions inondé d’incroyables couleurs.

Pour la petite histoire, je précise que Tiffany Haddish, qui joue La Linda, vient d’avoir six mois de retrait de permis de conduire pour s’être endormie au volant en pleine ville et avoir insulté le policier qui l’avait réveillée pour la verbaliser.

Mes frères et moi, de Yohan Mance

 

Ce soir nous vous présentons un film atypique sur les jeunes de banlieue. Le réalisateur  Yohan Manca ne souhaitait pas une approche documentaire. « Je veux montrer , dit-il,  ce qu’il y a de beau et de romanesque dans les quartiers populaires. » On n’entendra pas de rap mais des airs d’opéra de Verdi , de Donizetti et la très belle musique composée pour le film par le Libanais Bachar Mar-Khalife.

Après seulement 3 courts-métrages, Yohan Manca, qui est aussi comédien et metteur en scène de théâtre, réalise son 1er long métrage,  choisi au festival de Cannes de l’an dernier dans la catégorie « Un certain regard ». Il l’a tourné en 16mm; il n’a pas voulu utiliser le numérique, la pellicule contribuant à restituer un point de vue doux et poétique.

Yohan Manca n’a pas fréquenté d’école de cinéma, il a gardé en tête les mots de :  » pour apprendre à faire du cinéma regardez les films » . Suivant ces conseils , il est allé admirer les films de Fellini, de Scola. Ses  sources d’inspiration se situent dans les banlieues  italiennes  des années 60-70. Sa référence à la comédie italienne est évidente. Il a arrêté l’école assez tôt, mais n’a pas oublié le professeur de français qui lui a fait  découvrir le théâtre à 14 ans. « Ce professeur a changé ma vie dit-il ». Pour ce 1er film, son souhait est de  concentrer toute  l’attention du spectateur sur « l’art qui sauve dit-il, sur l’art  qui peut pulvériser les frontières ». Il choisit l’opéra, considéré, à tort , comme élitiste mais qui compte de nombreux amateurs dans les milieux populaires  surtout si les racines familiales sont italiennes. D’origine  espagnole par sa mère, italienne par son père, le réalisateur a vécu dans une famille  où la musique avait toute sa place , mais dit-il , les disputes aussi. Il ignore ce qu’est une fratrie unie comme dans son film; il  n’a que  des demi-frères.

« Mes frères et moi » est une libre adaptation de la pièce de théâtre » Pourquoi mes frères et moi on est parti » de Hédi Tillette de Clermont- Tonnerre. Yohan Manca avait eu l’occasion de monter et de  jouer cette pièce. Toutefois le film est très éloigné de la pièce.  Il s’apparente à un album de souvenirs qui distille un sentiment de nostalgie. Les images d’un chez-soi immuable bien que lieu de passage, alternent avec les escapades du jeune Nour  et de ses frères.

Nour est  interprété par Maël Rouin-Berrandou, il a déjà joué dans  des téléfilms. Pour  ce film, avant le tournage,  il a pris des  cours  avec un professeur de chant lyrique de manière assez intensive. Parmi les frères   on remarquera Sofian Khammes, ami d’enfance du réalisateur. Jusque là on lui avait surtout proposé des rôles de délinquants. Enfin dans le casting  n’oublions pas la talentueuse Judith Chemla qui représente la main tendue dont on a besoin  dans ces quartiers. Pour la petite histoire Judith a été la compagne du réalisateur. Il  l’avait connue , lorsque , chanteuse lyrique, elle interprétait « La Traviata » au théâtre des Bouffes du Nord. Puis en 2007 elle est entrée à la Comédie française et depuis elle continue une carrière à la fois au théâtre et à l’opéra.

Ce film  est d’une grande sincérité dans son propos, pétri de bons sentiments…  touchants,  et il envoie un message positif sur le thème  des quartiers défavorisés.

Denise Brunet

Nos âmes d’enfants, de Mike Mills

 

Nos âmes d’enfants, Mike Mills

Mike Mills est un réalisateur, scénariste et graphiste américain, né en 1966 à Berkeley (Californie).

Il a réalisé de nombreux clips, entre autres pour Moby, Yoko Ono et le groupe Air.

Il a aussi réalisé plusieurs longs métrages et celui-ci vient clore une trilogie consacrée à l’éducation. En effet, en 2006, dans le film Beginners, il a rendu hommage à son père, qui avait déclaré son homosexualité à 75 ans, quelques années avant sa mort. 6ans plus tard, en 2011, il s’est inspiré de sa propre adolescence pour réaliser 20th Century Women, un long-métrage largement autobiographique où la figure maternelle, et plus généralement féminine, devient le symbole de toute une époque. Après le père, puis la mère, c’est la figure de l’enfant qui est au premier plan du film de ce soir.

Si vous avez vu la bande-annonce, vous avez pu voir que le film est tourné dans un noir et blanc très lumineux, un noir et blanc qui n’est pas du tout un retour vers le passé ; mais qui peut peut-être se justifier par la volonté de donner un certain côté documentaire à cette fiction, en lien avec le métier du personnage principal, qui est journaliste. Ce NB donne aussi un côté plus uniforme aux décors, alors que le film est tourné dans 4 villes différentes, comme pour mieux se concentrer sur la relation entre les 2 personnages.

Ce film est donc à la fois un road movie, mais aussi un récit initiatique structuré par l’apparition à l’écran de titres de livres qui constituent les chapitres de l’histoire et donnent un côté littéraire au récit.

Le titre original c’mon, c’mon (= come on, come on), semble annoncer une certaine insouciance, ce qui est assez trompeur car le film n’est pas dénué d’une certaine noirceur liée à l’incompréhension entre l’enfant et le monde des adultes.

Le film alterne des séquences répétées mais aussi des improvisations souvent initiées par l’enfant. Et manifestement, dans ce film sur l’éducation, celui qui apprend, c’est l’adulte, incarné par Joaquin Phoenix.

Joaquin Phoenix est finalement un acteur assez rare : les films dans lesquels il a joués récemment ne sont pas si nombreux (seulement une 12aine dans les années 2010). Son dernier rôle ? : Joker en 2019, et prochainement, il jouera Napoléon dans un film de Ridley Scott. Entre les 2 nous allons donc le découvrir ce soir dans un rôle plus intimiste. Je vous souhaite une bonne soirée en sa compagnie.

 

 

La pièce rapportée, d’Antonin Peretjatko

LA PIECE RAPPORTEE – 13 janvier 2022 – Présentation   Marion Magnard

Antonin PERETJATKO est né à Grenoble en 1974. Sa famille s’installe ensuite à Brest où Antonin fait toute sa scolarité. Déjà passionné de cinéma, il fera partie dès son plus jeune âge de l’atelier vidéo de son patronage brestois. Après son bac, il décide d’aller à Paris préparer un DEUG Physique-chimie qui lui permettra d’intégrer à Saint Denis l’Ecole Louis LUMIERE, créée en 1926 par Louis Lumière pour enseigner les techniques du cinéma. Quand Antonin en sort diplômé, il ne connait personne dans ce monde qui pourrait le pistonner. Il nous raconte : « j’ai vu une porte entr’ouverte, je l’ai poussé du pied et je suis entré ». Il débute au pied de l’échelle, comme « assistant caméra », tourne des courts métrages, puis réussit à obtenir des Commissions spécialisées dans l’accompagnement des projets de leurs anciens élèves de l’Ecole un financement de 400 000 euros pour le tournage de son premier film, « la fille du 14 juillet », un film percutant, fou, décalé, drôle et triste, tout ce qui sera sa marque de fabrique.

Il tourne ensuite « La loi de la jungle », un pastiche tendre de la filmographie de Jean Luc Godard, puis l’inénarrable « Panique au Sénat » où un arbre marche dans le jardin du Luxembourg. Puis il tombe par hasard sur une revue « Bonne Soirée » de 1980 où il lit une nouvelle de Noëlle RENAUDE « il faut un métier ». Il y voit immédiatement toute la mécanique implacable d’un vaudeville. Il va moderniser l’histoire, y ajouter quelques personnages, quelques situations, plus une contrebasse,  celle-ci en clin d’œil à une nouvelle de Tchékov qu’il aime particulièrement. Et ce sera « la Pièce rapportée », un puzzle de flashbacks emboîtés, avec la voix off d’un narrateur omniscient « qui apporte quelque chose que ni l’image ni le montage ne peuvent véhiculer », strate supplémentaire qui s’inscrit comiquement en faux sur ce que l’on voit.

Le réalisateur nous explique : « pour l’ordre des scènes, il y a deux méthodes : la construction à la Fritz Lang, chaque plan en appelle un autre, à la façon des dominos, ou celle de John Ford, où les séquences sont autonomes ». Et il nous rapporte que dans un tournage où Ford avait une semaine de retard, il déchire dans le story-board la page d’une séquence et déclare : maintenant on est à l’heure, on peut continuer.

Et il a choisi de mélanger les deux techniques avec des séquences autonomes, mais imbriquées, parfois en avance, parfois en retard sur l’information, avec des accélérations imprévues « pour dynamiser l’histoire ».

Les décors sont très travaillés. Antonin nous précise que sa décoratrice, née dans les quartiers huppés de Paris, a su parfaitement restituer l’ameublement des belles demeures des 7ème et 16ème arrondissements parisiens. Quant aux costumes, ce n’est pas par hasard qu’Ava passe d’une robe légère à un tailleur dont la jupe est si étroite qu’elle peut à peine bouger les jambes…

Et Peretjatko se fait une joie de se livrer à une critique politique : violences sociales et économiques, rapports de pouvoirs, absence totale de scrupules, avec bien sûr des références à l’actualité.

Côté Casting, Josiane Balasko réussit à combiner grande outrance et grande retenue, Anaïs Demoustier est aussi à l’aise derrière son guichet que dans la grande demeure, et la perruque de Philippe Katherine campe son personnage…

Et pourquoi la tour Eiffel ? Le réalisateur vous répond : « vous ne trouvez pas que ce tas de ferrailles surréalistes illustre parfaitement l’ascenseur social ? Vous êtes déjà monté en haut avec les escaliers ? C’est long, très long… »

 

L’événement, d’Audrey Diwan

 Trois femmes créent l’Evénement:  Annie Ernaux , l’écrivaine, Audrey Diwan la réalisatrice , Anamaria  Vartolomei l’actrice.

Annie Ernaux , 81ans , nous l’avons récemment entendu parler de sa ville : Cergy, dans le documentaire  » J ai aimé vivre là ».

En 2000 elle écrit un roman, récit autobiographique, qu’elle intitule l’Evénement ». Avec son style très abrupt, très cru, très précis , elle met des mots sur son avortement clandestin en 1964.

Audrey Diwan , 41ans , réalisatrice, adapte  ce récit et recrée avec les outils du cinéma, les attitudes , les émotions que l’ écrivaine analyse. C’est son 2ème long métrage après « Mais vous êtes fous  » sorti en  2018 dans lequel elle interroge le tabou de la drogue. Coup de maître , avec l’ Evénement elle remporte le  lion d’or à Venise, c’est le 2ème lion d’or reçu par une réalisatrice française après Agnès Varda pour « Sans toit ni loi ».

Anamaria Vartolomei, jeune actrice de 22ans, incarne Anne, étudiante en lettres dans les années 60.Bouleversante  de vérité, elle a été  inspirée par le style d’Annie Ernaux. Avec un engagement , une rigueur absolus, elle affronte la douloureuse réalité. Sa seule arme : sa détermination 

       Le film , dit la réalisatrice, » est l’ occasion de revenir sur cette période particulière de notre histoire et de la mémoire des femmes  » .Dans les années 60 l’interruption volontaire de grossesse est interdite. Nous sommes 12 ans avant la loi Veil, 4 ans avant la légalisation de la pilule. En avortant  les femmes risquaient la mort ou la prison. Le désir sexuel des femmes est proscrit et honteux.

Audrey Diwan a dû mettre en image l’émotion et le combat d’une  femme  en quête d’émancipation , de liberté, dans un monde régi par des règles  écrasant les femmes . Ce que vit l’héroïne  est une souffrance taboue. Le mot avortement n’est jamais prononcé dans le film. La solitude d’Anne sidère.

 C’est  la raison pour laquelle  le cadre à l’image  a voulu être très resserré sur elle , de façon à transmettre immédiatement aux spectateurs ses mouvements, ses réactions. La caméra à l’épaule s’est  imposée, elle ne lâche jamais Anne pour  mieux scruter son visage, son regard, son souffle: le souffle est un élément  sonore très important. Par le simple traitement de la mise en scène Anne  apparaît comme une petite soeur de Rosetta des frères Dardenne.

La réalisatrice et son chef-opérateur se répétaient  » il s’agit d’ être Anne , non de la regarder, c’est un soldat , on lui donne des coups , elle se relève, elle regarde toujours devant « . Son refus  de capituler , c’est aussi le récit d’une émancipation . Le film parle également de  l’envie de s’élever socialement, de désir intellectuel , de désir physique, en cela il reflète bien une époque .

          On a reproché à Audrey Diwan  certaines  scènes très dérangeantes, elle répond qu’elles font prendre conscience de ce qui a été infligé au corps des femmes. Après la projection Annie Ernaux  a adressé à Audrey Diwan   » vous avez réalisé un film juste  » 

                                              Denise Brunet

La Fracture, de Catherine Corsini

Présentation de la fracture de Catherine Corsini

Ce film est son 11ème long métrage. Sur trente ans de carrière, elle a embrassé plusieurs genres : Poker en 1987 est son premier long métrage. Elle a proposé une comédie acide avec La nouvelle Eve en 1999, un drame fugueur avec Partir en 2009, une chronique féministe d’un amour entre deux femmes qui se passe dans les années 70 : la belle saison en 2015. Un amour impossible en 2018 est une adaptation très réussie du livre de Christine Angot. La réalisatrice a toujours filmé des héroïnes admirables d’insolence et de combativité. Des rôles qui magnifient des actrices comme entre autres : Karine Viard, Emmanuelle Béart, Kristin Scott Thomas et dans la fracture Marina Foïs et Valérie Bruni Tedeschi. C’est peut-être parce que dans sa jeunesse, Catherine Corsini se destinait à jouer avant de comprendre qu’elle préférait faire le récit du monde qui l’entoure, de ses freins de ses injustices et de ses libertés gagnées.

Sur les motivations du film La fracture, Catherine Corsini évoque le fait qu’elle voulait traduire la réalité d’aujourd’hui après deux films d’époque, retranscrire ce monde angoissé, perclus de conflits. Le 1er décembre 2018, Catherine Corsini se retrouve aux urgences de l’hopital Larivoisière alors que Paris était en état de tension avec les manifestations des gilets jaunes, c’est le point de départ de son inspiration.

La fracture ou peut être plutôt les fractures : Le film embrasse toutes les déclinaisons de ce mot :

  • Celle au sein du couple formé par Raf et Julie
  • Celle physique qui frappe Raf et qui la conduit à l’hôpital
  • Celle qui règne au sein de la société française et qui en novembre 2018 vient de donner naissance au mouvement des gilets jaunes
  • Celle qui existe entre le manque de moyen octroyé à l’hôpital public français par les gouvernements successifs et l’extraordinaire dévouement dont font preuve malgré tout, les personnels soignants pour s’occuper des malades.

Le service des Urgences d’un hôpital est le lieu par excellence qui permet de croiser la destinée de gens venant de milieux sociaux très différents. On parle de film choral avec plusieurs intrigues qui s’entremêlent. La cinéaste confronte dans le huis clos d’un hôpital surchargé, un couple petit bourgeois au bord de la rupture à un gilet jaune blessé lors d’une manif.

 Les thèmes abordés : l’état policier, la révolte populaire, la fin du déni de la lutte des classes, la destruction de l’hôpital public, l’ébranlement du patriarcat, la vie, la mort et le désespoir amoureux. C’est dense.

Si le sujet est grave, le film est drôle, embarquant Valérie Bruni Tedeschi, Marina Foïs et Pio Marmai ainsi qu’une actrice non professionnelle qui crève l’écran, en jouant son propre rôle d’aide-soignante : Assiatou Diallo Sagna.

Au niveau du tournage, Catherine Corsini explique qu’elle voulait,avec sa directrice de la photographie, Jeanne Lapoirie, relever un défi physique, être en mouvement constamment. Elle tourne pour la première fois caméra à l’épaule. « Je voulais que la tension vécue à l’hôpital explose à l’écran ». La caméra capte la confusion, le manque et le trop plein.

Le film, et c’est sa cohérence, ressemble aux espaces qu’il décrit : une salle d’attente pleine à craquer qui continue de se remplir et de l’autre côté de la porte, un service saturé qui déborde.

Sylvie PACALET