Archives de catégorie : Séances du jeudi soir

    « Quand tu seras grand » d’Andréa BESCOND et Eric METAYER

« Quand tu seras grand « d’Andréa BESCOND et Eric METAYER

1er juin 20023 -_ Présentation Marion Magnard

Il y a 5 ans, la danseuse et actrice Andréa BESCOND et son compagnon Eric METAYER, metteur en scène, ont réalisé le film « Les chatouilles », pour exorciser un drame intime vécu par Andréa dans son enfance.

Andréa et Eric se sont ensuite séparés, mais restés très complices, sont allés voir ensemble, accompagnés de leurs deux petits garçons, la grand-mère d’Andréa placée dans un EPHAD en Bretagne. Et ils sont alors frappés de voir comme les résidents qui leur apparaissaient complètement amorphes, reprennent vie dès qu’ils voient les enfants.

Andréa et Eric ont alors l’idée de faire ensemble un film choral, réunissant en un même lieu les soignants, qui travaillent dans des conditions très difficiles et qui sont souvent très attachés aux résidents, ceux-ci qui se sentent souvent surnuméraires et même superfétatoires, et des enfants eux aussi pas toujours assez aimés et écoutés. Car Andréa n’a pas oublié comment ses propres parents n’ont pas su entendre sa détresse quand elle était enfant.

Andréa apparait peu dans le film, chargée de gérer de nombreuses contraintes logistiques, notamment dues aux horaires à respecter en raison des âges des acteurs, ( pas plus de 4 heures par jour pour les enfants). Eric METAYER joue le directeur de l’EPHAD, volontiers cynique. Vincent MACAIGNE est parfait en soignant empathique et généreux. Le personnage joué par Aïssa Maïgo a été inspiré aux réalisateurs par les ATSEM de l’école de leurs enfants. Quant aux résidents de l’EPHAD, au sortir d’un confinement pour Covid particulièrement rigoureux et cruel dans ces établissements, ils étaient très motivés, et il leur arrivait, quand un comédien professionnel butait sur son texte, de s’exclamer « c’est quand même pas compliqué ! ».

Les enfants (dont Yannick Brieux joué par Kristen Billon, choisi pour ses qualités de skateur et parce qu’il était du même village breton que la grand-mère d’Andréa) recrutés sur vidéos, se sont entraînés dans différents ateliers et ont vécu ensemble pendant tout le tournage ce qui a créé une jolie complicité entre eux.

Le musicien ROB mêle les nappes musicales du synthétiseur à la flûte et aux instruments celtiques anciens, dans un thème un peu mélancolique.

Certains critiques ont parlé d’un excès de bonté et de bonne humeur, d’autres soulignent un réalisme tendre à la Ken Loach, une critique malicieuse de l’Education Nationale et des institutions. Et le film ne craint pas de montrer le grand âge, les corps vieillissants et la mort sans tabou.

Quant aux deux réalisateurs, ils souhaitent qu’après la projection du film, les spectateurs aient envie d’aller voir leurs proches jeunes ou vieux, et de leur dire qu’ils les aiment.

 

 

 

Vanya, 42ème rue, de Louis Malle

 

Vanya 42ème rue, Louis Malle

Pour ouvrir cette année le festival de théâtre « Coup de cœur d’Avignon », nous avons choisi de faire un lien entre théâtre et cinéma à travers l’œuvre de Tchekov. Samedi soir, le festival proposera Ivanov, écrite en 1887, nous avons choisi la reprise d’Oncle Vania, pièce écrite 10 ans plus tard. Pour sa 1ère version, Ivanov était une « comédie en 4 actes » avant de devenir un « drame en 4 actes ». Tchekhov qualifie Oncle Vania de « scènes de la vie de campagne en quatre actes ». Les 2 pièces ont des intrigues différentes mais beaucoup de points communs : l’action se passe toujours dans la province russe au tournant du siècle, les personnages sont de la petite noblesse, ils finissent par échouer d’une façon ou d’une autre du fait de leur passivité et de leur sens déformé de la réalité…

 

Le film que vous allez voir est le dernier du cinéaste Louis Malle, né en 1932 dans une grande famille catholique du Nord, et auteur d’une œuvre très variée. En effet, étudiant brillant il entre à l’IDHEC, qu’il quitte rapidement pour rejoindre le commandant Cousteau avec qui, à 23 ans, il co-réalise Le monde du silence, qui obtient la Palme d’or à Cannes en 1956. Il devient ensuite l’assistant de Robert Bresson avant de tourner son 1er film personnel, un polar basé sur un scénario que lui propose Alain Cavalier, qui devient lui-même son assistant, ce film qui sortira en 1957, c’est Ascenseur pour l’échafaud. Suivront des films qui ont souvent suscité le scandale pour leur sujet : Les amants en 1958, plus tard Le souffle au cœur sur l’inceste, Lacombe Lucien qui fut un des 1ers films à revisiter l’histoire de la collaboration au cours de la 2nde guerre mondiale, ou La Petite qui traite de la prostitution enfantine. Mais aussi des comédies comme Zazie dans le métro, ou cette comédie haute en couleurs avec Jeanne Moreau et Brigitte Bardot, Viva Maria. Et encore quelques films que l’on peut qualifier de « post soixante-huitards » : 2 documentaires sur l’Inde et plus tard Milou en mai, avec Michel Piccoli. Et bien sûr un grand film fondé sur ses souvenirs personnels : Au-revoir les enfants.

A partir de 1977, après avoir refusé 2 propositions américaines, il part tourner aux USA et partagera ensuite sa vie et son œuvre entre les 2 pays.

 

Dans une œuvre aussi éclectique, Vanya 42ème rue n’est pas un film isolé. En effet on peut dire qu’il a ses racines dans un film peu connu, réalisé en 1981, et intitulé My dinner with André. Comme le suggèrent l’affiche et le titre, ce film met en scène 2 personnages qui dinent ensemble au restaurant, et vont avoir une longue conversation sur le sens du théâtre et de la vie. Ces 2 amis, que l’on croirait sortis d’un film de Woody Allen, ce sont Wallace Shawn, auteur de théâtre sans succès, et André Grégory, metteur en scène d’avant-garde. Ce filma été fait à l’initiative des 2 acteurs qui jouent 2 personnages très proches d’eux-mêmes. La confusion entre acteurs et personnages est donc constante, ce qui est un point commun avec le film de ce soir.

Louis Malle s’est donc lié d’amitié avec André Grégory, metteur en scène New-yorkais d’origine française et a suivi son travail. Pendant trois ans, il a organisé un atelier autour de la pièce de Tchékov, Oncle Vanya, à partir d’une adaptation de David Mamet. Le but n’était pas d’en faire un spectacle, mais de mieux la comprendre. Les répétitions avaient lieu dans un théâtre abandonné, le Victory Theater, sur la 42ème rue, devant quelques personnes invitées (de 8 à 20 à chaque séance). Gregory faisant évoluer la direction d’acteurs, le spectacle ne cessait de bouger.

En 1994, Andre Gregory et Louis Malle ont décidé d’en faire un film, et ont choisi pour la réalisation un autre théâtre abandonné, lui aussi sur la 42è rue, le New Amsterdam Theater, qui avait autrefois abrité les Ziegfeld Follies. Cet édifice a été transformé en cinéma dans les années 30, jusqu’à sa fermeture en 1982. En 1994, la scène était mangée par les rats, et le pluie traversait le toit. Seule la fosse d’orchestre était utilisable. Après le tournage, le théâtre sera restauré par la compagnie Walt Disney et réouvert en 1997.

Pour rendre compte de cette expérience, Louis Malle met donc en place un dispositif dans lequel on passe sans transition de la vie au théâtre, l’essentiel du film est l’interprétation de la pièce de Tchekhov, mais au début et entre les actes, on assiste à des moments de la vie de la troupe sans frontière entre les 2. Vous retrouverez dans les rôles principaux André Grégory dans son rôle de metteur en scène, Wallace Shawn dans le rôle de l’oncle Vanya, vieil homme aigri qui a passé sa vie à gérer un domaine campagnard et jalouse son beau-frère, vieux professeur hypocondriaque. Juliane Moore joue le rôle de la 2nde femme, jeune et belle, du beau-frère, qui va susciter le désir de Vanya et du médecin de famille ( Larry Pine), lui-même follement aimé par Sonia, la fille du professeur, interprétée par Brooke Smith.

Ce film est le dernier de Louis Malle, décédé peu après, ce qui donne une tout autre tonalité aux dernières répliques du film et de la pièce de Tchekhov.

 

Plongeons-nous dans l’atmosphère Tchekhovienne à la sauce franco-newyorkaise, avec le saxophone de Joshua Redman pour guide.

 

 

 

 

 

 

 

 

L’établi, de Mathias Gokalp, jeudi 11 mai

 

Petit-fils d’une exploitante de salles de cinéma dans le Quartier Latin, Mathias Gokalp a passé une bonne partie de son enfance à se faire des toiles dans les salles obscures du quartier Latin à Paris. Dès l’âge de 10 ans, il réalise des films en super 8. Après le bac, il suit des études de lettres modernes puis des études de réalisation à l’INSAS en Belgique où il est aujourd’hui enseignant.

Il est l’auteur de documentaires et de plusieurs courts métrages et réalise aussi des émissions et des séries pour la télévision.

L’établi est son second long métrage après Rien de personnel sorti en 2009, dont le thème était déjà le monde du travail. Mathias Gokalp confie d’ailleurs que cette fibre sociale est un héritage familial, puisqu’il est fils d’un anthropologue d’origine turque et d’une démographe.

Il a 20 ans, lorsqu’il découvre le roman éponyme publié en 1978 par Robert Linhart. C’est un roman autobiographique qui raconte comment pour vivre l’utopie des jeunes intellectuels d’extrême gauche de l’époque, Robert Linhart va s’établir dans l’usine Citroën de la Porte de Choisy à Paris et vivre la vie des ouvriers pour comprendre de l’intérieur les rouages du travail à la chaîne et pouvoir ensuite l’anéantir.

Le projet de l’adaptation de ce roman au cinéma viendra bien des années plus tard, au décours d’une discussion entre Mathias Gokalp et ses producteurs, imaginant que de ce personnage, qui est à l’usine sans véritablement dire qui il est, peut être une situation de fiction intéressante.

L’écriture du scénario va se dérouler en deux temps. Mathias Gokalp assisté de Marcia Romano, va d’abord déterminer quels personnages et quelles parties du récit vont être transcrits à l’écran.

La suite de l’écriture va être confiée à Nadine Lamari qui connaît bien le monde ouvrier et qui elle va amener les éléments narratifs nécessaires à la construction de cette fiction.

Le roman de Linhart est une tentative de définition de ce qu’est la classe ouvrière. Les ouvriers qui ne sont pas propriétaires des moyens de production doivent vendre leur force de travail pour vivre, ils n’ont rien d’autre en commun entre eux si ce n’est le travail à la chaîne et le combat contre le patronat.

Dans son adaptation, Mathias Gokalp donne à voir l’engagement, cet engagement qui a un prix et qu’un grand nombre de militants ont payé cher.

Il a voulu montrer que mai 68 a été le moment où les classes sociales se sont le plus mélangées en France. Aujourd’hui, il n’y a plus de classe ouvrière, mais il y a encore beaucoup d’ouvriers qui ne s’identifient plus comme tels. On peut se demander si dans les grandes plateformes de distribution ou dans les services ubérisés, les problèmes sont finalement les mêmes qu’en 68 ?

C’est sur les friches Michelin, à Clermont-Ferrand que l’usine a été reconstituée et ce sont des 2CV de collection qui ont été entièrement démontées et rassemblées sur la chaîne pour les besoins du film. Jean-Marc Tran Tan Ba, le chef décorateur et son équipe ont pu reconstituer trois postes : la chaîne, les balancelles et les sièges.

Le hangar où a eu lieu le tournage était en lumière du jour comme dans la plupart des usines. Mais comme la lumière était changeante et souvent faible du fait de la saison hivernale, Christophe Orcand, le directeur de la photo, a rééclairé toute l’usine de manière stable et constante pour que les choses paraissent vraies.

 

Pour reconstituer la douleur des ouvriers au travail liée au temps, à la répétition et à l’usure, Mathias Gokalp s’est beaucoup inspiré du documentaire de Louis Malle Humain, trop humain sorti en 1972.

L’acteur Swann Arlaud endosse ici le personnage de Robert entouré de Mélanie Thierry dans le rôle de Nicole, l’épouse qui représente la voix de la raison militante et de Lorenzo Lefebvre, dans le rôle d’ Yves, le lycéen maoïste radical qui pense que l’engagement ne peut pas avoir lieu sans une réforme personnelle.

On retrouve Denis Podalydès un peu à contre- emploi, en directeur d’usine.

Au-delà des têtes d’affiche, les ouvriers sont joués par de jeunes acteurs trouvés à la sortie du Conservatoire ou au théâtre par Okinawa Valérie Guérard, la directrice de casting.

Bon film à toutes et tous !

Doris Orlut

Mon crime, de François Ozon, 27 avril

MON CRIME, de François OZON – 27 avril 2023-

Présentation de Marion Magnard

Lorsque M. OZON s’achète une caméra, celle ci est immédiatement réquisitionnée par son fils aîné François qui commence immédiatement à faire des films. Il écrit les scénarios, embauche les acteurs (père, mère et les frères) met en scène et dirige d’une main ferme les acteurs. Plus tard, il continuera sur cette voix, puisqu’il sera le scénariste, le réalisateur et le producteur de ses films.

Au Lycée, il fait partie d’une troupe de théatre. Comme il est fort beau garçon, il est choisi pour jouer tous les séducteurs du Répertoire, mais cela ne lui plait pas du tout, ce qui l’intéresse c’est la mise en scène. Aussi vous ne serez pas étonnés de le retrouver plus tard en section « Réalisation » de la FEMIS .

.Mais le théâtre reste pour lui une source d’inspiration. « Gouttes d’eau sur pierres brûlantes » est inspiré d’une pièce de Werner Fassbinder, « 8 femmes » d’un vaudeville des années 50, et dans « Potiche » Catherine Deneuve réinvente le personnage joué par Jacqueline Maillan en 1983.

« Mon crime » est adapté d’un très grand succès de l’entre 2 guerres, dans le Paris corseté des années 30. Ozon ajoute des clins d’œil aux problématiques d’ajourd’hui et des dialogues ciselés plein d’humour, un peu à la Lubitsch.

Les deux jeunes actrices, Nadia Thérèkiewieg et Rébecca Marder sont aussi complémentaires qu’irrésistibles. Dans les seconds rôles, Lucchini est plus Jouvet que Louis Jouvet, André Dusselier joue son personnage favori, quant à Isabelle Huppert, si vous me passez ce jeu de mots, OZEN a osé lui demander de jouer une commédienne mi Sarah Bernhard mi Gloria Swanson prétendant rivaliser avec les jeunes premières….

Théâtre ou cinéma ? Je pense que nous allons passer une bonne soirée.

 

Nostalgia, de Mario Martone, le 4 mai (soirée italienne en partenariat avec AMIBOP)

Nostalgia, Mario Martone

Mario Martone est un réalisateur peu connu en France bien qu’il ait réalisé une dizaine de longs métrages de fiction et des documentaires. Il est né à Naples en 1959 et son 1er long métrage, sorti en 1992, avait pour titre Mort d’un mathématicien napolitain. A propos de son identité napolitaine, il dit : « Être Napolitain, c’est une façon particulière d’être Italien. Notre ville est restée la même depuis la Grèce antique. Naples est une ville dans laquelle il y a une sorte d’abandon, un désenchantement qui peut subitement se retourner, se renverser, pour devenir un enchantement. »

 

Son intérêt pour la vile de Naples est donc profondément ancré chez lui et dans son film, comme dans celui de Rosi, la ville de Naples n’est pas seulement un décor mais un personnage à part entière. « J’étais fasciné par l’idée de faire un film qui ne se passe pas dans une ville mais dans un quartier, comme s’il s’agissait d’un jeu d’échecs. C’est pourquoi les rues, les maisons ou les personnes qui apparaissent dans le film sont toutes du Rione Sanità (…), (un quartier populaire situé au nord de la ville)

J’ai invité les acteurs et l’équipe à s’immerger dans ce quartier comme s’il s’agissait d’un labyrinthe et à ne surtout pas craindre de s’y perdre. Caméra à l’épaule, nous en avons parcouru les rues comme s’il s’agissait d’un film documentaire. »

 

Pourtant, il a choisi comme acteur principal de son film non pas un Napolitain, mais un Romain, Pierfrancesco Favino, que l’on a pu voir dans le rôle principal du film Le Traître, de Bellochio. Le réalisateur justifie ce choix par le fait que le personnage du film est un napolitain qui retrouve sa ville après une très longue absence, donc quelqu’un qui n’a plus de repères dans cette ville et qui lui est devenu étranger.

Le film est tiré d’un roman paru en 2016, écrit par Emmanu Rea, auteur également napolitain.

Je vous laisse vous plonger dans un Naples plus contemporain que dans le film précédent.

 

 

 

La syndicaliste, jeudi 6 avril

La Syndicaliste, de Jean-Paul Salomé

Jean-Paul Salomé a étudié le cinéma à la Sorbonne avant de devenir l’assistant de Lelouch. Ses 2 1ers courts-métrages étaient des documentaires, puis il est passé au long métrage de fiction. Mais avec La Syndicaliste, la frontière entre fiction et documentaire est étroite. En effet le film de ce soir, vous le savez sans doute, est l’adaptation d’un livre-enquête écrit par une journaliste de l’Obs, et consacré à Maureen Kearney, syndicaliste d’Areva qui a dénoncé les manœuvres politico-économiques autour de la filière nucléaire française et des intérêts chinois. Il s’inscrit donc dans la lignée des films qui retracent une affaire ayant réellement eu lieu, mais avec la particularité de coller à la réalité en conservant notamment les lieux de l’action : le village des Yvelines où habitait la lanceuse d’alerte, dont les figurants sont des gens qui ont réellement assisté à la scène à l’époque, mais aussi les bords du lac d’Annecy ou plusieurs sites industriels d’Areva. De même C’est l’un des rares films français avec « les noms réels de personnages publics impliqués », pratique plus courante chez les cinéastes américains. Cette approche existait autrefois chez les cinéastes européens comme Yves Boisset ou Costa-Gavras par exemple, mais est devenu plus exceptionnel. Le metteur en scène a d’ailleurs sollicité des avocats pour éviter les problèmes juridiques à propos d’une affaire qui peut être considérée comme un scandale d’état. Toutefois, un personnage du film a été inventé, il s’agit de la jeune enquêtrice qui découvre un cas similaire.

Maureen Kearnay, lorsqu’elle a vu le film pour la 1ère fois, a dû sortir de la salle, incapable de revivre certaines scènes. Cependant elle affirme que, dans la réalité, l’instance judiciaire subie était « beaucoup plus dure » que celle décrite dans le film. La scène de la garde à vue, en particulier, était selon elle « bien pire dans la réalité ». Elle, qui n’a réussi à surmonter cette injustice que grâce au soutien de sa famille et de son syndicat, souhaite aujourd’hui que l’enquête soit relancée. Le jour de la sortie en salle du film, des députés ont signé une proposition demandant « la création d’une commission d’enquête parlementaire relative à « l’affaire Maureen Kearney » et ses implications en matière de fonctionnement de nos institutions, de nos principes démocratiques et de notre souveraineté industrielle ».

Un film qui entre donc fortement en résonnance avec l’actualité. Quant à Isabelle Huppert, vous pourrez la retrouver dans 3 semaines dans le dernier film de François Ozon.

Je verrai toujours vos visages, de Jeanne Herry

Je verrai toujours vos visages

Jeanne Herry, la réalisatrice de ce soir fête tout juste ses 45 ans puisqu’elle est née un 19 avril 1978. Fille du chanteur Julien Clerc et de l’actrice Sylvette Herry, plus connue sous le surnom de Miou-Miou, baptisée ainsi par un amour de jeunesse, un certain Coluche, pour sa petite voix, qui faisait penser au miaulement d’un chat.

Enfant de la balle, Jeanne Herry fait sa première apparition au cinéma à l’âge de 11 ans aux côtés de sa mère dans Milou en mai de Louis Malle.

Adolescente, elle hésite entre le métier d’avocate et celui d’actrice et s’engage finalement sur les pas de sa mère. Bac économique en poche à 16 ans, elle suit d’abord une école de théâtre au London and international School of acting. Puis de retour à Paris, elle échoue à l’audition d’un conservatoire de quartier et manque de tout abandonner mais elle se ressaisit et accède au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris au début des années 2000 où elle va découvrir la mise en scène.

Après ses années de formations, elle entame une carrière de comédienne dans des téléfilms mais aussi au théâtre, où elle joue et signe des mises en scène. En parallèle, elle écrit un roman autobiographique 80 années et réalise des courts puis des longs métrages au cinéma.

Je verrai toujours vos visages est son 3ème long métrage après Elle l’adore en 2014 et Pupille en 2018.

Jeanne Herry nous fait découvrir la justice restaurative méconnue du grand public.

Directement inspirée des pratiques de justice ancestrales, ce dispositif a émergé en France au milieu des années 2000 grâce aux travaux du Pr Robert Cario, Criminologue à l’université de Pau et fondateur de l’Institut Français pour la Justice Restaurative. Christiane Taubira, garde des Sceaux l’introduit ensuite en 2014 dans le code pénal. Sa mise en œuvre est effective depuis 2017 et à ce jour, il y a peu de pays en Europe où la justice réparatrice n’est pas, au minimum, expérimentée.

Deux sortes de mesures ont majoritairement été mises en place : les cercles qui sont des groupes de rencontre entre victimes et auteurs d’agression, qui mettent face à face trois ou quatre victimes et trois ou quatre condamnés, ayant commis des actes similaires à ceux vécus par les victimes, en présence de deux animateurs et de deux autres personnes bénévoles ; et les médiations, qui offrent à la victime la possibilité de rencontrer son agresseur.

La justice restaurative, en complément de la sanction pénale, vise à la fois à rétablir le lien social et à mieux prévenir la récidive chez l’auteur du délit mais contribue aussi à la réparation de la victime.

Son exercice bénéficie d’un cadrage rigoureux. Pour avoir lieu, ces rencontres nécessitent la reconnaissance des faits par le condamné, l’information des participants et leur consentement, la présence obligatoire d’un tiers indépendant et formé, un contrôle de l’autorité judiciaire et la confidentialité des échanges.

Pour vous donner un ordre de grandeur sur cette mesure de justice trop peu connue mais qui suscite de l’intérêt, on dénombre en 2022[1] :

83 mesures en cours de réalisation auprès de 131 bénéficiaires ; 1684 personnes formées pour coordonner et animer les mesures (conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation, psychologues, éducateurs spécialisés, juristes, directeurs d’association de victimes, …) et près de 500 retraités bénévoles.

 

Pour construire cette fiction extrêmement documentée, Jeanne Herry s’est immergée à 200% dans le monde pénitencier. Elle a suivi les formations d’animateur et de médiateur. Elle s’est adjoint l’expertise technique de Noémie Micoulet de l’Institut Français pour la Justice Restaurative qui lui a permis de rencontrer des professionnels aguerris et de faire évoluer l’écriture du scénario.

Elle a poursuivi par des lectures en tête-à- tête avec chaque acteur en amont du tournage pour caler précisément le texte qu’ils auraient à jouer à la virgule près.

Les 3 semaines de tournage se sont déroulées en studio sous une lumière artificielle, mettant en scène des personnages liés par leurs destins, assis en rond toujours au même endroit, et s’exprimant principalement par leur voix et leur visage.

Comme vous allez le découvrir, ce film choral est porté par un casting assez exceptionnel d’acteurs pour la plupart bien connus du grand public avec, entre autres, Leïla Bekhti, Gilles Lellouche, Miou-Miou, Fred Testot, Adèle Exarchopoulos, Jean-Pierre Darroussin … mais aussi Dali Benssalah, Suliane Brahim et Birane Ba.

Bon film !

Doris ORLUT

[1] Source Institut Français pour la Justice Restaurative

Empire of lights, de Sam Mendes

Présentation d’Empire of Light

Empire of Light , le film de ce soir est écrit et réalisé par l’anglais Sam Mendes.

Comme Steven Spielberg dans The fabelmans, ou James Gray dans Armageddon time, Sam Mendes rend à son tour hommage au 7ème art. Il nous transporte au cœur du cinéma d’une petite ville balnéaire anglaise pendant les années 80.

Le Royaume-Uni est alors agité par un climat politique instable entre chômage massif, racisme ordinaire, émeutes des classes défavorisées et violence du mouvement skinhead.

Ce contexte social nourrit la créativité musicale de la pop culture de l’époque, avec l’émergence de groupes d’artistes métissés comme the Specials, the Beat, The Selecter auxquels l’adolescent Sam Mendes va s’identifier. A cette période, il a pris l’habitude de se refugier dans les salles obscures pour échapper à la réalité d’une mère très aimante mais bipolaire et régulièrement hospitalisée en psychiatrie.

Dans Empire of light, l’amour du réalisateur pour le cinéma est présent partout :

Le personnel du lieu forme comme une petite famille. On découvre Norman, le projectionniste passionné qui veille scrupuleusement sur ses bobines de pellicule.

Le lieu en lui même est un imposant bâtiment art déco posé sur le front de mer avec un hall majestueux, un escalier central et de grandes baies vitrées donnant sur la mer.

Le cinéma est le décor central de l’intrigue, le moyen de rêver, d’espérer et d’échapper à la réalité extérieure. C’est l’Empire of light, l’empire de la lumière !

Le tournage s’est déroulé sur les terres natales de Sam Mendes, principalement dans la petite ville de Margate située sur la rive nord du Kent. C’est Mark Tildesley, le chef décorateur qui a déniché ce lieu que Sam Mendes a retenu parce qu’il disposait d’un parc d’attractions, d’un ancien cinéma et d’une salle de bal avec une façade art déco, le tout attenant à la mer. Pour Roger Deakins, le directeur de la photographie l’immense avantage de filmer en extérieur était d’obtenir des images vraiment réalistes.

La partition musicale est de Trent Reznor et Atticus Ross, dont c’est la première collaboration avec Sam Mendes qui les a intégrés très en amont du processus de production afin qu’ils se concentrent exclusivement sur les sentiments à faire passer.

Le personnage d’Hilary, la gérante du cinéma est directement inspiré de la mère de Sam Mendes. Il est interprété par Olivia Colman.

Bon moment de cinéma !

Doris Orlut

 

Lola vers la mer, de Laurent Micheli

 

Le cinéma, comme les autres arts, accompagne et parfois précède les évolutions de la société. Pendant longtemps, les personnages transgenres au cinéma ont été interprétés par des acteurs ou actrices cisgenres et cantonnés à des rôles de serial killer (par exemple dans Pulsions de Brian de Palma ou encore dans Le Silence des agneaux) ou de personnages comiques.

Cependant, depuis quelques années, de plus en plus de films abordent frontalement ce sujet, de façon plus réaliste et subtile à la fois, on peut penser par exemple à Danish girl de Tom Hooper, à Girl de Lucas Dhont, ou au documentaire Petite fille de Sébastien Lifshitz. De plus, les personnages trans sont de plus en plus souvent interprétés par des personnes trans, comme dans le très beau film argentin Une femme fantastique de Sebastian Lelio ou dans le film que nous allons voir ce soir.

Laurent Micheli est un réalisateur, acteur et scénariste belge. Son 1er long métrage est sorti en 2017. Il a ensuite suivi un atelier de scénario en France, à la Femis, au cours duquel il a développé son 2ème projet, celui de Lola vers la mer, sorti en décembre 2019. Le film a reçu de nombreux prix aux Magritte, l’équivalent des Césars en Belgique, avec notamment le prix du jeune espoir féminin pour l’actrice transgenre qui incarne le rôle principal.

Voici comment le réalisateur parle du choix de ce sujet pour son film : « Je crois que souvent au cinéma, le besoin de raconter un récit naît d’une double envie : l’une intime, l’autre politique. La raison intime c’est le besoin de me replonger dans ma propre adolescence, dans cette période où le monde adulte me paraissait violent, archaïque, peu à l’écoute de la jeunesse et de ses besoins. (…) La raison politique, c’est le besoin d’écrire un personnage principal issu d’une minorité et de le porter en haut de l’affiche, lui donner cette tribune et cette visibilité. J’ai toujours été sensible aux questions lgbt, ça fait partie de mon quotidien et c’est donc naturellement que j’ai eu envie de parler de la transidentité. »

Pour finir, un détail technique mais qui a du sens. Le format choisi le réalisateur est le format 4/3, donc plutôt étroit et plutôt rare dans le cinéma actuel, un choix qu’il justifie ainsi : « Ce qu’on regarde, c’est ces deux êtres humains. Je voulais voir leur visage. Pour une fille trans c’est une manière de dire au spectateur qu’il ne peut pas regarder ailleurs. Dans cette histoire-ci ce format isole toujours les personnages dans le cadre, plutôt que de les réunir. Il y a très peu de plans où ils sont dans le même cadre. C’était pour moi la façon idéale de visualiser leur relation. Il y a aussi quelque chose de l’ordre de la nostalgie, du passé et du souvenir. J’aime beaucoup ce format, ce qui ne veut pas dire que maintenant je vais faire tous mes films dans ce format. »